Cycling

Arizona Part 2 : Mon séjour à la fondation Homestretch et la vie de bécik à 100 mph

Y’a des villes dont on tombe sous le charme du premier coup. C’était le cas de Tucson. Il y avait une vibe à Tucson, les routes, les gens que j’y ai rencontrés, les cactus qui te regardent à l’entrainement, toujours présents comme des supporters « Allez! » qu’ils disent avec leur 2 bras dans les airs. J’y ai passé l’hiver-printemps des plus mémorable jusqu’à date.

Parfois les plus belles aventures sont celles qui ne sont pas planifiées. Je suis retourné à Tucson à la mi-février avec un billet aller seulement, ma boîte de vélo et une valise carry-on. Je vous raconte ça en quelques highlights, des moments magiques et inoubliables de mon début de saison.

L’épisode de froid au sommet du mont Lemmon en janvier a vite laissé place au soleil et aux paysages à couper le souffle.
Avec Olivier Piché de Boucherville, un québécois qui restait avec moi chez Alicia. Ça roulait dans l’tapis, sauf la fois qu’on a trouvé ce café sur notre chemin.

La Fondation Homestretch

J’ai été accepté pour pouvoir résider à la maison de la fondation Homestretch à partir du mois de mars. La fondation Homestretch a été mise sur pied pour offrir un support financier – par le biais d’hébergement gratuit – aux femmes cyclistes, dans le but de combattre l’inégalité des salaires. Il y avait une vibe dans cette maison, une vibe inspirante. Une vibe de positivisme et de camaraderies.

On appelait les résidents de la fondation les « Stretchies ». On est devenue une famille. Une solidarité qui s’est transmise jusque dans le peloton.
Avec Jennifer George de Scotland, UK, après une course locale Colossal Cave

Y’a eu le picnic où on a eu peur de rester embarré dans le parc, les nombreux soupers au resto Mexicain avec Tom – co-fondateur, la fois qu’on a essayé la cuisine éthiopienne mais ça pas été un grand succès culinaire… et combien de crème glacée avec Kathryn! Ah mais la crème glacée c’était triste car on y allait toujours pour souligner le départ de quelqu’un.

Avec Tom Bailey, co-fondateur

La fondation, c’était l’idée de Kathryn Bertine. Cycliste professionnelle, activiste et journaliste, Kathryn a longtemps milité pour la place des femmes dans le sport. Tom Bailey, parmi les gens généreux sur la planète terre, croit au projet de Kathryn et permettra à la fondation de se concrétiser. Je ne remercierai jamais assez cet homme et Kathryn pour l’énorme différence qu’ils sont en train de faire avec la fondation.

Le désert, l’eau pis le bon Karma

Un jour, mon amie Alizée m’a dit: «dans le désert quand t’as pu d’eau, bin tu fais l’chameau!» Sais-tu qu’on fait souvent le chameau à Tucson, car il n’y a pas autant de dépanneur qu’ici. Peut-être que c’était la façon amusante de percevoir la déshydratation.

Un matin, il doit faire 30 degré, je termine mon dernier intervalle. Je descends du vélo et m’écroule par terre dans le sable à côté de la route comme je fais souvent quand je suis vraiment à bloc. Cette gentille mémé en voiture s’arrête pour me demander si je vais bien. « Madame vous êtes correct? Vous avez besoin d’eau? ».  « Ah non ça va! Merci! Non, non ça va!! » Dis-je avec un grand sourire. (Évidemment après 2h mon eau est de température bouillante.) Elle insiste et me tend une bouteille d’eau froide. Ah bin merci! Assis par terre au soleil dans le désert, je viens de battre mon record de watts, satisfaite et à bloc, avec de l’eau froide, merci Tucson.

Un autre jour. Le mont Lemmon fait 40km de montée et il n’y a pas de point d’eau entre le pied et le sommet. À moins d’apporter un 3e bidon dans ton dos, fort désagréable, tu vas manquer d’eau. J’avais un gros entrainement ce jour-là, des intervalles en montée et je voulais finir la montagne en guise d’extra. J’ai pu d’eau évidemment alors je fais le chameau. Ce gentil couple de mémé et pépé étranger qui me dépasse en voiture en me souriant, je leur retourne le sourire. Pépé me tend une bouteille d’eau froide. «Vous avez besoin d’eau? Allez! » Ça doit être le karma.

 

The Sufferfest – commanditaire de la Fondation- s’est occupé de nous mettre de la vitesse dans les pattes avec les sessions derrière-moto.

Les Shootouts

Shootout est le nom de la ride du samedi matin qui rassemble tous les cyclistes de Tucson – et tous les pros à l’entrainement qui y séjournent. Plus d’une centaine se rassemblent aux ptites heures du matin chaque samedi pour la fameuse ride de groupe. « Shootout » comme le duel de cowboys dans le farwest. Ouais c’est un combat de coq sans pitié. Les plus forts à l’avant, et les autres, ils survivent le plus longtemps possible avant de sortir par la porte d’en arrière. Ciao on se revoit au café plus tard.

Shootout #1 – Mon premier shootout et la communauté canadienne

Ça roule vite, mais je me demande quand est-ce que c’est supposé commencer à être tough. Il me semble que j’ai de plus en plus d’espace, peut-être que c’est commencé… Et me voilà dans la roue de Gord Fraser! (Un ancien coureur sprinteur canadien, 3 fois olympiens, qui dirige maintenant l’équipe masculine Silber.) Wow, je l’avais jamais rencontré! J’arrive à côté, « Hey c’est Marie-Soleil du Québec?! ». (Wow il me connaît!) Il me dit « tu dois être en forme parce que je peux compter sur mes mains les filles que j’ai vu se rendre jusqu’ici dans le shootout. » Ah bon, confirmation que le pace commençait à être un peu rapide. Hahaha. C’était cool. Ce commentaire, venant de Gord, m’a donné un énorme boost de confiance en début de saison. Il allait s’en passer des choses avec cette forme-là.

Shootout #2 – Le vent dans la gueule et la solidarité canadienne

On roule depuis 3h, il vente, les gars commencent à me dépasser un à un, je suis sur le point d’être larguée. Il faut pas! Car la route sera longue seule dans le vent! Tout à coup j’entends une voix familière. Anton, un coureur de la région de Toronto : « Stay on my wheel! » (Reste dans ma roue). OK! Il se retourne toutes les 15 secondes pour s’assurer que je suis toujours là, comme un grand frère. La solidarité canadienne à Tucson. Je voulais tellement pas le décevoir, ni rater ma chance que je me suis accroché de toutes mes forces. J’ai souffert pendant des minutes qui semblaient éternelles. On est revenu sur le groupe tout juste à temps. La bave me coulait, la bouche grande ouverte à chercher de l’air. Il me fait un grand sourir et me donne une tape dans l’dos. Les mots n’étaient pas nécessaires. Merci Anton ;)

Shootout #2.2 – Le vent dans l’dos pis les rpm dans l’tapis

On tourne le coin et embarque sur le chemin du retour. Ça roule pour vrai là – pas de joke! On va voir ce qui me reste ds les pattes! Ce que j’ai dans les pattes ça va, mais ce que j’ai sur mon vélo, ça j’avais pas pensé! Je roule avec un plateau 50 dents en avant, les hommes roulent avec 53 ou même 54. La route descend un peu, un faux-plat, avec un vent de dos…facile! Sauf que ça roule la pédale dans l’fond à 70km/h! Pour vrai. Sais-tu combien faut que t’en fasse des tours de pédale à la minute pour rouler à 70km/h avec un plateau 50?! Beaucoup!

Sur le bord de la route au sens opposé, j’aperçois mon amie Carole Vanier et son mari, du Québec, en train de réparer une crevaison. Je crie « CARROOLLEEEEE !!! » en envoyant la main pendant une mini-seconde alors qu’on défile à toute allure comme un train! Je vois son regard balayer de gauche à droite zoooooooommmm! « MARIE-SOL… » pas eu l’temps d’entendre le reste on était déjà loin! Hahaha. Arrivée à la maison quand je télécharge la ride sur Strava, j’ai compris qu’on a roulé à 65,3km/h de MOYENNE sur 10km. Avec un plateau 50 !!! J’ai encore le QOM d’ailleurs ;)

« Il reste 1 minute, ça brûle, t’as les poumons à bloc, ton regard fixe l’asphalte qui défile sous ton guidon. C’est l’enfer. Puis d’un coup c’est fini, tu lèves la tête, et c’est le paradis. »

La vie de bécik à 100 milles à l’heure

Après de bonnes semaines d’entrainements, le vrai début de saison arrive. Mes résultats à Valley of the Sun et Tucson Bicycle Classic m’auront permis de me faire inviter aux premières courses du circuit pro aux États-Unis. Tant que je pouvais me faire inviter à la prochaine course, avec une équipe qui a de la place pour moi, ou soit en créant une équipe composée, ET trouver comment me rendre et me loger sans me ruiner, je ne rentrerais pas à la maison. Les opportunités se sont suivies et je continuais de répéter « I’m not going home ! »

Avec Caro Bauer qui décrouvre le Beef Jerky des Etats-Unis. haha

Joe Martin, Courses par étape 4 jours à Fayetteville au Arkansas
Je cours comme invité avec l’équipe locale Team Elevate. Je suis jumelé avec Caroline Bauer, une jeune Suisse. On a gagné le tirage au sort de la chambre des maîtres avec le lit king! Mais attend, le lit a une MANETTE! Je pèse sur tous les boutons : « bizz bizz! » On peut élever les jambes!! Le lit a une fonction vibration et on peut même faire un V en relevant la tête aussi! On a bien rigolé, les pattes dans les airs évidemment – la récupération avant tout. La gang de Team Elevate, Emily Newsom, Jen, Amber Caro Christy, une belle gang!

Avec Aliya, ma partner de voyage depuis la première course à Valley of the Sun, elle devient ma roomate à la fondation. Le début d’une longue amitié!

Tour of the Gila, Courses par étape de 5 jours à Silver City au Nouveau-Mexique
Aliya et moi sommes parties à Silver City 2 semaines d’avance pour s’acclimater à l’altitude. On est restées chez Norman, un ami de l’ami à Kathryn, dans une baraque folle dans une montagne à 6000 pieds d’altitude. L’internet était rare, mais le village était des plus charmant.

Tour of the Gila, le désert du Nouveau-Mexique

Ça me prend une pièce (un morceau de pédalier) pour le contre-la-montre, et le gars au magasin ne la trouve pas nulle part chez ses fournisseurs. Le lendemain il m’appelle : « tu sais quoi, je vais te prêter le mien pour la course». Attend quoi, tu vas me prêter TON pédalier pour MA course ?! Ça c’était Chris, le propriétaire de la boutique. On lui a cuisiné des biscuits au chocolat pour le remercier.

Contre-la-montre à Gila avec le pédalier de Chris et un disque prêté par Gord. Photo par Dean Warren

Ensuite c’est ma dent qui se met à faire défaut. Kathryn me sort un autre tour de magie et j’ai un rdv avec un dentiste à Silver City. Le dentiste vient toujours voir la course chaque année et il a hâte de venir m’encourager ! Ensuite le pharmacien pour ma dent est tout aussi excité de rencontrer et d’aider une cycliste canadienne. Y’avait la madame du café avec les méga sandwichs et la coiffeuse qui m’a coupé les cheveux qui allait aussi venir voir la course. Le masso, un ami de Chris le propriétaire du bike shop, apprend mon histoire que je suis ici à essayer de faire ma place dans le peloton, sans revenu, à espérer me rendre à la prochaine course. Il décide de m’offrir les massages gratuitement, après toutes les courses. Ça c’était Marshal.

Le jour du critérium au « centre-ville » à Silver City, y’a Norman, Chris et le staff de la boutique de vélo, le dentiste, le pharmacien, la coiffeuse, la madame des sandwichs et Marshal qui sont tous là à crier mon nom ! Visite surprise, Kathryn et Tom sont venus aussi ! C’était malade ! J’attaque et me retrouve en échappée pendant 20 minutes et ramasse une prime au passage avant d’être reprise et termine 8e au sprint. De les voir tous après, tellement excités de m’avoir vu en échappée, c’était vraiment cool. Ça là, ces moments-là, c’est ça le bécik c’est malade. Silver City, merci !

Norman qui nous trouvait bin comique Aliya et moi, a capturé cet instant de la plus belle façon.

De retour à Tucson avant de quitter la Homestretch pour de bon vers la Californie. (Une dernière crème glacée.. « à la nôtre ! ».) Phil Gaimon débarque à la maison (pour son record sur Lemmon). Auteur du livre « Pro Cycling on $10 a day » que j’ai adoré, c’est très cool de le rencontrer. Il regarde mon bike : « Tes pneus sont finis, tu vas pas courir Redlands avec ça ? » Bah…ça coûte chers des pneus.. il va dans son auto et revient avec des pneus. « Tiens, va botter des culs asteur! » Ça doit être le karma.

La dernière crème glacée avec Kathryn, Aliya, Astrid et Gillian

Redlands, Course par étape de 5 jours à Redlands en Californie
4e étape le criterium, une chute dans le dernier tour. Le vélo d’une autre fille atterrit dans le mien a pleine vitesse et casse mon cadre. Merde. J’ai des pneus neufs mais un cadre cassé, ça va pas bin. Le lendemain matin, dernière étape, le support neutre de la course me prête un vélo. Un vélo avec des manettes électroniques, tu shift en pesant sur un piton. Weird.

La 5e étape est un circuit hyper difficile de 10km qu’on fait 9 fois, avec des virages dans tous les sens pis ça monte pis ça descend à donner mal au cœur. Réputée comme la course la plus difficile de l’année. Imagine un parcours dans Westmount, dans un quartier de haute bourgeoisie, avec des rues en tourniquet étourdissant. Pis là mon vélo au lieu de faire « clic clic clic », il fait « biz biz biz » ! Ça doit être comme conduire une F1 avec des pitons au lieu d’une clutch pis d’un shifter. Dans le feu de l’action j’ai dû peser sur le mauvais bouton au moins 100 fois, j’avais le cerveau en compote à force de penser à quel piton fallait je pèse. C’était plus drôle avec les pitons de la manette du lit.

Reconnaissance des parcours à Redlands avec Aliya

Mais c’était pas juste ça le léger défi: la bosse aussi elle faisait mal. Chaque tour, le peloton était de plus en plus petit. Chaque fois j’arrivais en haut de la bosse un peu après les premières, mais toujours assez proche pour réussir à revenir avant la montée suivante. Au 7e tour, on est plus que quelque unes à essayer de revenir sur le groupe de tête. Mais on n’arrive pas à reprendre du temps et ce sera bientôt trop tard, ça sent le lançage de serviette. Pas pour moi. Il reste la dernière descente.

Je prends une grande respiration et décolle en haut de la descente, me mets en petite boule sur le cadre et descend comme une balle. WOH ça va un peu vite maintenant et j’suis pas tellement en contrôle sur ce vélo-là. Un frisson qui me traverse. Hahaha. Arrivée en bas je roule encore à pleine vitesse la tête dans l’guidon. Tout à coup je vois l’arbre de lylas ! Y’a un virage à 90 degrés avec un arbre de lylas sur le coin ! (On avait ri avec Aliya une semaine plus tôt quand on est venu voir le parcours, en disant qu’il fallait surtout pas manquer ce virage-là en bas de la descente sinon on allait se prendre des lylas dans la gueule. C’était bin drôle…)

J’ai une seconde pour mettre les freins (heureusement y’a pas de piton pour les freins) mais trop tard je rentre dans le virage. Je pense que mon souffle s’est arrêté. Woouuaaahhhhh…..hhouu ! J’pense j’ai senti les lylas. Merci à mes pneus.

Un coup d’oeil derrière, personne n’a réussi à me suivre. Eh bin, j’pense j’t’allée vite. Hahaha ! Ce moment-là, c’était malade. Je suis revenue sur le groupe de tête, la seule à revenir. Je termine la course dans le très sélectif groupe de tête, avec une 14e place au général, à l’une des plus grosses courses du calendrier. La plus souffrante de l’année pour moi.

Merci à l’équipe d’Aliya de m’avoir permise de courir dans leur équipe pour Redlands. Et Ralf qui a pris mon cadre pour aller le faire réparer chez un ami – ça doit être le karma.

Amgen Tour of California, course par étape de 4 jours à Lake Tahoe et Sacramento
4 jours après Redlands, je me retrouve sur la ligne de départ du Tour de Californie, une course du circuit « World Tour ». Ça c’est le top. L’équipe avec qui j’étais m’a prêté un vélo, un autre vélo avec shifteur électronique, mais tsé ça va j’ai l’expérience. Haha.

C’était malade. Une course hyper prestigieuse, avec une liste de coureuses tout aussi prestigieuse, le méga hôtel de luxe avec toutes les équipes plein de budget, et les repas servis dans un méga buffet juste pour nous. J’étais assise à notre table et tout à coup ça m’a rappelé le film La Ptite Reine. Je me souvenais les scènes où j’étais figurante, le décor était pareil. Sauf que là j’étais pas dans un film.

À la 3e étape je pense qu’on a fait 125km en 2h50, quelque chose vite de même. L’arrivée au sprint c’était énorme ça allait à gauche à droite, ça criait. J’étais dans les roues à essayer de survivre puis j’ai pensé « Hey c’est cool c’est pareil comme les sprints qu’on voit à la télé ! ». Un mélange d’émotion et d’adrénaline à l’arrivée. Cette course-là m’a redonnée un énorme gain de motivation à continuer de progresser (comme si j’en manquais tsé). Je veux courir sur le World Tour tout le temps !

San Francisco après le Tour. 2 jours plus tard je devais être à Gatineau pour le Grand Prix de Gatineau. Ralf est venu me porter mon cadre réparé et j’ai fait les valises (bin tsé juste mon carry-on).

C’est comme ça que j’suis rentré au bercail, la tête et les jambes remplies de nouvelles expériences. C’est malade le bike. C’est pas toujours drôle ou facile, mais des fois, c’est pas mal cool et tellement worth it de tous les efforts. Merci à tous les gens généreux qui ont rendu l’aventure possible et aussi mémorable.

 

Vidéo montage de ce qui s’est retrouvé sur mon téléphone en 3 mois :

 

P.S. si y’en a à qui j’ai donné le goût de voyager à vélo, la compagnie Velo Veneto organise un voyage de vélo en Italie (pour tous les niveaux de cyclistes) en septembre, où les profits seront remis à la fondation Homestretch et avec Kathryn Bertine comme guide. Pour plus d’info (en anglais) : http://www.veloveneto.com/camp/homestretch-foundation-tuscany-cycling-camp/